martedì 21 luglio 2009

1979 - 2


Les frères et soeurs du roi ont quitté le pays, emportant tous leurs biens et faisant crouler une ou deux grosses banques. La saignée de capital vers l’étranger est colossale. Papa s’emporte encore une fois, il est démoralisé et ses lettres s’en ressentent. Mais il reste à son poste. En Iran les manifestations se succèdent. Tous les jours il y a des morts un peu partout. On prévoit de graves troubles pour le Moharram, au mois de décembre. Papa décide d’amener maman, Azita e Rudy à Paris. Il prétend qu’il veut voir son cardiologue et l’exposition Le Nain. A Saideh, il avoue que ce n’est qu’un prétexte pour éloigner maman de l’Iran. A maman il affirme que ce serait une “trahison” de sa part si elle rentrait en Iran. Je vais, quant à moi, passer deux jours à Paris. C’est la dernière fois que je verrai papa.

Dimanche 19 (novembre 2008), déjeunons chez Saideh. Papa est muet. Il passe son temps à regarder Paris de la terrasse de Saideh. Saideh fait de lui des photos extraordinaires, les “photos de l’adieu”, les dernières avant celles de son procès et de sa mort. Je garde un souvenir terrible et angoissant de cet après-midi, comme si nous savions tous que c’était la dernière fois. Pour conjurer cette idée, je me plains auprès de Saideh: “Papa est sombre, indifférent. Je le vois deux fois par an et c’est toujours pareil.” En fait, nous savons qu’il est d’une tristesse mortelle. A se demander maintenant s’il ne prévoyait pas ce qui allait venir par la suite. Le lendemain, lundi, je quitte Paris. Papa et Djehanguir doivent repartir mardi, c’est à dire le lendemain. Papa est à moitié endormi. Il insiste pour se lever, il me serre sur son coeur et reste à la fenetre du salon pour me regarder partir. J’en suis à peu près malade. Le voyage de retour à Turin est un cauchemar. Dix heures de vide, d’angoisse. Quand j’arrive, Enzo m’interroge, je suis défaite, je me mets à pleurer.


Les enfants et moi allons è Vada et je prépare l’examen pour mon permis de conduire. Le temps passe, j’attends avec angoisse le Moharram. Jamais je n’ai été aussi terriblement inquiète. Papa promet de venir en Europe dans un ou deux mois. Il a encore “à faire” à Téhéran. A Paris, il nous dit que le roi est au bout de son rouleau. “S’il part, c’est la fin. S’il n’est pas encore parti, c’est pour éviter la guerre. Il est le seul à pouvoir l’éviter.” Et c’est vrai. Toute la haine se concentre sur lui et sur sa famille , mais c’est aussi un point de repère dans le chaos. Si seulement il avait eu l’intelligence de s’appuyer sur papa, de suivre ses conseils. Mais c’est déjà trop tard sans doute. L’été dernier nous pensions, Enzo et moi, qu’il eut fallu faire des éléctions libres immédiatement, à n’importe quel prix. C’était encore le meilleur moyen de montrer sa volonté de libéraliser. Le roi tenait encore l’armée, il n’y avait eu ni les morts d’Abadan ni ceux du 8 septembre. En automne, papa dit au roi (quote Saideh): “vous devriez pendre vingt persone parmi les plus corrompus et les plus responsables. Je devrais etre le vingt-et-unième puisque je suis obligé de vous donner ce conseil.” Pauvre petit papa. Amir-Abbas Hoveyda doit etre arreté, le roi voudrait que papa lui annonce la nouvelle, papa refuse naturellement. En fait cette arrestation ne change rien. Nous vivons tous dans le cauchemar ou croyons vivre dans le cauchemar. Il y aura pire, bien pire, après.

La reine tient une sorte de conseil de sages (dont fait partie papa) pour trouver le moyen de redresser la situation. Papa dit qu’elle est une “lionne”. Le roi, par contre, commence sa manie dépressive. Personne ne gouverne. Le 2 décembre, début du Moharram, de très graves troubles éclatent à Téhéran et ailleurs. Téhéran est littéralement saccagé, les statues du roi démolies (et il y en a beaucoup). On laisse faire, tout en tirant sur la foule. Il y a de nouveau beaucoup de morts, mais personne ne s’en étonne. Les morts en Iran, aujourd’hui, sont à l’ordre du jour. Puis c’est le calme plat jusqu’au 10-11, jour du Tassoua et de l’Achoura. Pendant ces deux jours, de grandes manifestations ont lieu; des milions de personnes se retrouvent dans les rues de Téhéran et défilent de manière pacifique, demandant surtout le second jour la fin du régime, à l’établissement de la république islamique. Karim et Djehanguir participent. Ils sont très impressionnés. La presse, en Europe, est pleine d’admiration pour ce peuple capable de manifester de manière unanime et pacifique sa volonté. Les manifestations ont été très bien organisées. L’armée reste à l’écart. Nous poussons tous un soupir de soulagement. Les choses vont-elles s’arranger? Le roi est en pourparlers avec Sadighi, ex ministre de Mossadegh pour qu’il forme le gouvernement. Azhari, le pauvre homme, n’est guère à la hauteur de la situation. En fait, en Iran, c’est bien Oveicy qui gouverne. Il est détesté et pour cause. Les pourparlers n’aboutissent à rien. Sadighi n’a sans doute pas envie de se compromettre et personne avec lui.

Fin décembre, Chapour Bakhtiar du Front National, accepte de former le nouveau gouvernement. Il est accusé par ses amis (Bazargan e Karim Sandjabi) d’avoir trahi la cause. Il n’a pas l’air de s’en faire. Il est ferme, l’oeil et l’allure tranquilles. C’est un personnage qui séduit au premier abord, si ce n’est par le courage qu’il a montré en acceptant.

La situation est plutot désespérée. On commence à parler du départ du roi. Les américains, en un premier moment, confirment leur appui au roi . En fait, c’est une question de temps. Tout le monde se dit qu’il n’est qu’encombrant et que sa présence empeche toute solution de la crise. L’opionion unanime est qu’il devrait laisser les coudées franches à Bakhtiar. Les américains finissent par voir en celui-ci une réelle possibilità et sans aucune autre forme de procès annoncent au roi qu’il serait temps qu’il prenne de “longues vacances”. En fait depuis pas mal de temps le roi ne cherche qu’un pretexte pour partir. Il dit qu’il est très fatigué, qu’il a envie d’aller se reposer, d’aller skier (c’est bien le moment). Le tout est de trouver un endroit où il puisse se réfugier. Personne ne veut de lui. Sa présence est trop encombrante. Les démocraties le refusent. La Suisse n’en veut pas car sa présence représente des frais énormes de sécurité. L’Amérique n’en veut pas non plus, au fond pour ces memes raisons et c’est sans doute elle qui fait pression d’abord sur Sadat e ensuite sur Hassan II du Maroc.
Le 16 février, le roi quitte l’Iran avec sa famille et une soixantaine de ses très “proches”. Il emporte, parait-il, un coffre de terre de l’Iran. Il a l’air tendu et triste. La reine a un regard plus fier mais triste aussi. Ils laissent derrière eux un pays déchiré, Bakhtiar à la tete du gouvernement et un conseil de régence dirigé par un certain Jalal Tehrani. (à suivre)