domenica 20 settembre 2009

1979 - 8

Jeudi 22 février (suite)

Djehanguir, par ailleurs , connait le beau-frère de Kh. e l’a mis en branle. Dj. e Karim se donnent beaucoup de mal et sont en rapport indirect avec papa mais ne peuvent le voir . Maman se fait du souci pour la santé et le moral de papa (“pourra-t-il se laver et se raser. Tu sais que pour lui la propreté corporelle est une maladie). Je reste très inquiète. [A partir de ce coup de téléphone a commencé pour nous une période de cauchemar où s’alternaient les moments d’espoir et d’optimisme et les moments de désespoir. Le jeu du chat et de la souris, les membres di Komiteh jouant le chat et nous la souris. Ils se sont moqués de notre gueule avec une facilité étonnante. Nous les avons crus parce que nous l’avons voulu et parce que nous ne pouvions faire autrement. Eux ont poursuivi leur objectif avec une constance et une cohérence, je dirais avec une subtilité surprenantes pour des iraniens. Je continue à recopier mes notes…]

Vendredi 23 février

Autres détails obtenus par Azita qui a parlé à Karim. Il lui dit que papa devrait etre relaché la semaine prochaine, qu’il n’a pas été arreté sur une accusation mais simplement prié de se rendre au Komiteh (où il se trouve encore! Pratiquement prisonnier de ces gens), pour rendre compte de ce qu’il sait sur la Cour et, dès qu’il aurait été interrogé, il serait libéré. Kh. aurait fait savoir que papa doit etre considéré comme son hote. Saideh dissuade maman de rentrer à Paris et la prie de prolonger son séjour pour bien se reposer. Maman, très soulagée, se repose toute la journée. Réussissons enfin à parler à Karim qui confirme: papa aurait été arreté vendredi dernier à cinq heures et demie (Karim était encore au travail. Il est rentré à six heures). La scène aurait eu comme témoin Monique Nassiri, la voisine mes parents, qui a dit que papa a été traité avec une extreme courtoisie. Monique a tout de suite téléphoné à Jacqueline qui a appelé Djehanguir.

Samedi 24

Pas de nouvelles sures sauf que la grande manifestation organisée par les fedayns a été interdite. Elle se déroule à l’intérieur de l’université. Le mécontentement croit de jour en jour, à cause de la faiblesse de Bazargan et de l’omniprésence des mollahs qui ont envahi toute la vie privée e publique. Les gens ralent.

Dimanche 25

Journée tranquille. Allons avec maman visiter la merveilleuse abbaye de Vezzolano, dans un cadre enchanteur. Maman est détendue et encouragée, mais elle pense tout le temps à papa (“qui, dit-elle, aurait tellement aimé cet endroit”). Tout en étant souriante, elle n’arrive pas à réprimer sa tristesse.
Taleghani se serait détaché de Kh.


Lundi 26 février

Kh. s’en va à Qom, ce qui est inquiétant [en me relisant maintenant , j’ai l’impression d’avoir été d’un aveuglement crasse et stupide. Je pensais vraiment que Kh. était une garantie pour papa? Je suppose que c’était normal]. Saideh nous téléphone le matin pour nous dire que papa serait dans la prison de Qasr (modèle, parait-il) avec Hoveyda et tous les gros bonnets du régime précédent. Il est traité avec égard, devrait voir Karim aujourd’hui. Son dossier est pret, “on attend seulement qu’un juge y jette un coup d’oeil” (textuel!) pour le libérer. Ceci devrait se passer dès avant la fin de la semaine. Maman est rassurée, elle jubile, mais Enzo et moi restons inquiets. Enzo s’inquiète surtout de ce que papa soit avec Hoveyda et les autres. Il craint qu’on finisse par faire un seul et unique procès qui serait très désavantageux pour papa et pour cause. [Quand je pense qu’en novembre à Paris, au cours d’une conversation, Djehanguir me disait “dans la pire des hypothèses ton père aura un procés qui servira à le blanchir”. Je m’étais emportée et lui avait répliqué: “ tu ne connais pas ton Histoire. Quand donc, dans des circonstances pareilles, les procès ont-ils jamais blanchi qui que ce soit. Quand il y a la volonté de condamner quelqu’un, on y arrive par n’importe quel moyen”.] Enzo insiste pour que maman obtienne que papa soit mis ailleurs, le mieux serait une clinique. Dj. , par contre, est satisfait. Cette vilaine aventure aurait servi à protéger papa d’un mauvais coup par ces petits groupes girovagues qui font la pluie et le beau temps et terrorisent tout le monde. En outre, il pense que papa a payé de la sorte le tribut au nouveau régime et qu’on lui foutra la paix après. Moi je suis inquiète et le resterai tant que papa ne sera pas sorti de prison et de l’Iran. Départ de maman.

27 février

pas de nouvelles aujourd’hui.
28 Fèvrier

Maman me téléphone à deux heures. Karim a parlé à Azita, lui a dit qu’il n’a pas encore vu papa (mauvais), qu’à cause de la grande désorganisation du Komiteh on n’a pas encore trouvé un juge (mauvais). Il ne dit rien d’une date éventuelle de libération. Par contre il confirme que les gens en ont marre et ralent sans arret. Il a assisté à un meeting à l’université où libéraux et gauchistes auraient fait l’éloge de papa. Kh. s’en devrait aller à Qom pour laisser les coudées franche à Bazargan qui en a par-dessus la tete de lui et de son Komiteh.

1er mars

Je suis incapable de lire les journaux, de travailler. Je n’arrive pas à trouver une explication à tout ce qui se passe dans le monde. Ma seule lecture: “Le premier cercle “ de Solzhenytsin. Très indiqué. Pourtant je trouve que c’est un livre plein d’espoir. Toutes mes pensées sont pour papa dès le réveil, depuis que cette horrible histoire a commencé. Aujourd’hui, après le soulagement que m’avait apporté le coup de fil de maman, j’ai été très cafardeuse. En faisant mon ménage ce matin j’ai eu, dans un instant de grande lucidité, la notion très claire de ce que ces gens vont faire de papa: comme ils savaient que papa a énormément de relations à l’étranger et que son arrestation ferait du bruit, ils nous ont désarmés avec leurs singeries, (Papa hote de Kh. Papa interpelé juste pour etre interrogé sur la Cour. Papa installé à Qasr … dans le plus grand confort…) pour que nous n’ameutions pas l’opinion publique. Ensuite ils vont prolonger sa détention sous prétexte qu’on ne trouve pas de juge, puis quand on l’aura trouvé, il dira qu’il ne peut éviter un procès et qu’au fond le procès servira à”blanchir” papa et qu’il n’a rien à craindre. On fera un procès en commun avec Hoveyda, il sera trop tard pour ameuter l’opinion. Papa sera condamné parce qu’après tout il était là, il a tout vu, il ne pouvait pas ne pas savoir, il n’a rien fait pour empecher. Comment pourra-t-il prouver le contraire? Sur la seule preuve de sa réputation? L’opinion se taira en France comme ailleurs, le pétrole et l’oubli aidant. Au mieux ce sera l’exil, au pire la prison [J’étais bien optimiste. Je n’avais pas encore sondé jusqu’è la boue les intentions de ces gens]. Je voudrais croire le contraire, mais en attendant cela fait quinze jours déjà et “on ne trouve pas de juge” et Karim n’a pas encore vu papa.