domenica 6 dicembre 2009

1979 - 13

[En ce 27 juillet, je voudrais aussi ajouter que le corps de Hoveyda et de plusieurs autres personnes n’a pas reçu la sépulture. ]

Dimanche 15 avril

Papa a été enterré cet après-midi, après un horrible marchandage qui a duré jusqu’à mercredi.
[A partir de cette date, je laisse de coté mon journal où il n’y a plus d’annotations intéressantes. Le mercredi 18 avril je suis allée à Paris. Je n’avais pu y aller avant. J’avais besoin, dans mon chagrin, de la présence d’Enzo et des enfants. Maman et les autres membres de la famille l’ont très bien compris. D’ailleurs, maman à Paris était très entourée. Elle a reçu des masses de lettres, de coups de fil, de visites. Saideh aussi. Quant à moi, mes quelques amis m’ont écrit. Robert Urqhart m’a écrit que son père s’était efforcé, à travers l’ONU dont il était un haut fonctionnaire, d’empecher les exécutions. L’ONU, sans faire de bruit, a envoyé message sur messge. Cela n’a servi à rien. A mon arrivée, maman me donne tous les journaux français et persans. Le Kayhan et l’Etela’at du 11 avril portent à la une les photos des onze cadavres. Je ne voulais pas , dès mon arrivée à Paris, regarder ces photos ni celle du procès. Mais le soir meme de mon arrivée, mon regard s’est posé sur ces journaux et ça a été plus fort que moi. Papa n’est pas méconnaissable, mais il a l’air très mort, d’une mort violente. Sur le coup, j’ai meme cru qu’il avait été frappé. Saideh et maman m’assurent que non. Djehanguir l’a vu et son visage n’était pas du tout abimé.

Pendant cette période , notre inquiétude était à son comble pour Karim et sa famille. La maison de Téhéran a été occupée par les mujaheddin et mise sous séquestre. Tous les biens de la famille ont été confisqués. Quelques universitaires, dont Ehsan Naraghi, ont été arretés et nous craignions beaucoup pour Karim. Cependant, le rythme des exécutions s’est largement ralenti, comme si Kh. s’était oté un énorme poids qu’il avait sur le coeur en faisant tuer papa. Le plus curieux est que je n’ai pas éprouvé de haine envers cette homme et n’en éprouve pas aujourd’hui. Je n’arrive et n’arrivais pas alors, à me l’imaginer. C’est le mal dans toute son abstraction. Comment le hair? La seule comparaison qui me vient à l’esprit ce sont les “black holes” de l’univers. Ce sont des noyaux de matière à concentration si haute que la lumière, quand elle y pénètre ]y est emprisonnée et détruite, de meme toute autre matière qui les rencontrerait.

Nous essayons Enzo et moi d’obtenir de maman qu’elle fasse pression sur Karim et Djehanguir et qu’elle réflechisse à une quelconque stratégie pour les faire sortir. Pour Dj. s’est tout trouvé, puisque l’Unesco lui offre un job. Pour Karim, nous avons pensé le faire inviter à une quelconque conférence économique. Le problème est que sa femme et son enfant sont aussi en Iran. D’ailleurs maman ne veut rien entendre. Karim et Dj. , de leur coté, veulent rester en Iran. Karim voudrait “réhabiliter” papa et récupérer ses biens. Je finis par me taire, car maman est méprisante et terrorisée à la fois. Je lui ai répété que ça ne sert à rien de céder au chantage de la terreur , ça n’a servi à rien dans le cas de papa. Je suis encore aujourd’hui de l’avis qu’une intervention de notre part n’aurait peut-etre pas empeché la mort de papa, mais elle l’aurait sans doute retardée. Elle nous aurait fait gagner du temps, et qui sait? L’équilibre politique en Iran était tellement instable, un tout petit évènement aurait pu balancer les choses en notre faveur. Déjà, lorsque j’étais à Paris, nous apprenions par les journaux que Taleghani était entré en conflit avec Kh. Taleghani et beaucoup d’autres religieux modérés avec lui n’approuvaient pas la politique de Kh. parce que l’image donnée de l’Islam par la politique de Kh. faisait un très mauvais effet.

Je parle à Claire Brière et à son mari et leur dit qu’à mon avis, en Iran et dans les pays limitrophes, le noeud de toute la question est et reste l’Islam. La crise iranienne a été provoquée au nom de l’Islam. Il faudra qu’elle soit résolue par l’Islam. Ce ne peut etre qu’un autre ammameh (turban) à s’opposer à Kh. Il y a aussi un dessein très précis de la part des Palestiniens d’hégémoniser l’Iran. Yasser Arafat s’est rendu en Iran au lendemain de la révolution et y a été reçu triomphalement. Les Palestiens ont les ressources intellectuelles, le know-how technique et technologique, une volonté de fer, mais ils manquent de ressources matérielles. L’Iran est pour eux une base idéale, le tremplin revé d’où lancer l’offensive finale pour reprendre ce qu’ils considèrent leur pays. La paix entre l’Egypte e Israel, voulue par Carter, est un non-sens parce que le problème est encore une fois ignoré. Il n’y aura pas de paix au Moyen-Orient tant que ce problème ne sera pas résolu. Cela rend la situation en Iran explosive. Arafat, dans une interview à l’Espresso après la révolution, disait que la révolution iranienne avait été faite pour soutenir la cause palestinienne.

Je m’emporte quand Pierre dit d’Albala qu’il avait été criminel quand il affirmait que les prisonniers étaient correctement traités et les procès convenablement menés. Pierre disait: c’est ça le plus grand reproche qu’on doit lui faire. C’est là que je me suis insurgée, lui disant: vous ne vous rendez pas compte que le référendum avec son résultat absurde a donné le feu vert à Kh. pour commencer le massacre. Pourquoi l’avoir faussé autrement? Albala avait la responsabilité précise en tant que juriste de renommée internazionale de s’opposer à cette farce et il devait prévoir les conséquences. Je suis encore convaincue que s’il a été aveugle, c’est qu’il a voulu l’etre. Jamais il ne pourra prétendre avoir été de bonne foi. Les procès continuent en Iran, les exécutions aussi et il s’agit d’exécutions de personnes modestes: agents de police, petits fonctionnaires, ivrognes et prostituées. Personne n’en parle plus en Europe. Ces petites vies brisées, ce n’est plus intéressant. Personne ne pense à la chappe de terreur qui opprime le peuple iranien dont la passion fanatique et frénétique est la preuve… Il y aura en Iran pendant de longues années un pouvoir tyrannique, corrompu et corrupteur… La corruption actuelle, d’après ce qu’on entend, est à peu près universelle. Rien ne se fait qui ne s’achète. La corruption est déjà une des caractéristiques de la tyrannie et quand celle-ci est accompagneée de chaos, la corruption est sans limite.